Zarita Zevallos

17 octobre 2018

Zarita Zevallos

Je souhaite que ceux qui peuvent amener des changements significatifs voient nous les artistes et nos objectifs et qu'ils nous aident à aller de l’avant. J’espère que mon message résonne et continue la vague d'une révolution qui a déjà commencé.

Zarita Zevallos combine les éléments visuels du corps humain avec des récits contemporains de marginalisation et d’injustice. En interprétant les paroles des personnes interviewées, son art reflète les expériences de ceux qui sont opprimés aux mains de l’État. Zarita parle à WE THE OUTLIERS de ses influences et de ses motivations.

Comment t’es-tu intéressée à la photographie ?

Mon père a toujours eu une passion pour la photographie. Il est le seul à avoir documenté notre enfance et d’autres rares occasions à ce jour. J’ai admiré ça chez lui. C’est grâce à lui que j’ai appris des techniques et que j’ai enfin eu un appareil photo numérique en 2014. J’utilise encore cet appareil aujourd’hui.

D’où vient ton inspiration ?

Cela provient principalement des conversations que j’ai avec d’autres personnes ; les différents points de vue qui existent dans différentes communautés ; les comparaisons que je fais quand je pense à ma propre mentalité dans le passé ; et mon besoin ou envie de dénoncer les actes répréhensibles dans notre société.

Comment décrirais-tu ton art ?

Hyperréaliste. Une fois, j’ai soumis mes œuvres à une revue de portefeuille et c’est comme ça qu’ils ont décrit mon travail. Je prends des photos de ce qui est réaliste et je dramatise le concept en utilisant des éléments qui sont non seulement pertinents pour le thème, mais qui permettent également au public de ressentir physiquement les émotions contenues dans les photos.

Tu as grandi en Haïti et tu es maintenant basée aux États-Unis. Quelle influence ces deux endroits ont-ils eu sur ta photographie ?

J’ai eu l’occasion de faire partie d’une classe sociale confortable dans un pays qui me donnait tant de privilèges à cause de la couleur de ma peau. J’ai porté ces expériences avec moi. Déménager à New York m’a fait réaliser à quel point j’avais beaucoup de privilèges. Ça m’a obligée à grandir et à faire deux fois plus de travail et ensuite à obtenir la moitié de ce qui m’est dû. Je suis capable de comparer comment je vivais avant et comment je vis maintenant. Je suis capable de corriger mon esprit. J’essaie de créer des œuvres qui permettent aux autres de s’ouvrir les yeux, même dans un pays où l’ignorance est dissimulée derrière le nom de « culture » ou de « être conservateur ».

La race et le sexe sont des thèmes récurrents dans ta photographie. En ce qui concerne ces thèmes, que veux-tu que le public retienne de tes œuvres ?

Je pense qu’ils sont deux thèmes qui causent beaucoup de désaccord au sein de ma communauté haïtienne et des autres communautés noires. Beaucoup d’entre nous ont été élevés avec les préjugés, le classisme et l’homophobie. Il y a toujours quelque chose que nous utilisons dans notre communauté pour nous sentir « mieux » que les autres. Parfois, je ne fais même pas allusion aux questions de genre sur les photos, mais le fait que deux hommes soient physiquement « trop » proches fait penser à beaucoup de gens, hommes et femmes, que le concept est d’être gay. Je veux que les gens se permettent de comprendre que les commentaires qu’ils font ne sont que la projection de leur propre esprit et pas nécessairement ce que je dépeins, bien que j’apprécie l’interprétation et la critique. Tout comme un artiste expose son opinion par le biais de l’art, permettez-vous de remettre en question votre éducation et son origine. Vos commentaires reflètent-ils vraiment qui vous êtes ? Vous êtes-vous interrogé pour savoir quelle est votre position ? À quelle profondeur croyez-vous vos commentaires ? Et pourquoi ? Cela reflète-t-il vraiment qui vous êtes ? C’est tout ce que je veux : interrogez-vous avant de questionner ce que vous regardez. Pourquoi vous sentez-vous d’une certaine manière ? Pourquoi ça vous dérange ou pourquoi ça vous rend heureux ? Je veux de l’honnêteté parce que j’expose la mienne. Je transmets mon message à travers des poses dynamiques, des détails sensibles du visage, en particulier des sourcils, des lèvres, des yeux et de la position des mains. En plus, j’ajoute un élément, qui porte le concept, au-dessus de la photo.

Sur votre site web, vous présentez tes séries de photos sous forme de récits accompagnés de textes. Ces textes informent-ils ta photographie ou vice versa ?

J’écris mes concepts avant la prise de vue ou, au minimum, j’ai un brouillon afin d’avoir une direction pour le modèle et moi-même. Je trouve que les émotions sont plus fortes quand tout le monde a une idée de ce qu’il modèle. Je fais différents styles de narration : j’écris le concept et j’ajoute les photos après ou j’ai une conversation avec différentes personnes qui incarnent le concept. Je leur demande de raconter leur propre histoire, plutôt que de la raconter moi-même. Je joue avec la présentation, mais le concept vient toujours avant tout, puis les photos et enfin la mise en place dans la section narrative de mon site web.

Quels défis as-tu rencontrés avec ta photographie et comment les as-tu surmontés ?

Sur un niveau personnel ? Chaque fois que je dois éditer mes photos dans mon style personnel, je pleure et je suis frustrée parce que je dois trouver la solution moi-même, car cela n’a jamais été fait de cette façon. Je ris maintenant d’y penser, mais c’est tellement de travail. J’ai déchiré tellement de photos en pensant que je ne pouvais pas le faire. J’ai pleuré et arrêté de travailler pendant des mois ; cela fait six mois que j’ai touché ma nouvelle série. Mais mes amis me disent généralement de me calmer, de lui donner du temps et d’y revenir l’esprit clair. Il est important que je transmette mon message à ma manière. Je pense que je dois, pour moi-même.

Qu’est-ce qui te motive à continuer à créer de l’art ?

Ça va paraître ringard : j’espère vraiment que d’autres regardent. Je souhaite que ceux qui peuvent amener des changements significatifs voient nous les artistes et nos objectifs, et qu’ils nous aident à aller de l’avant. J’espère que mon message résonne et continue la vague d’une révolution qui a déjà commencé.

Kòktèl

« Kòktèl », le mot créole haïtien signifiant cocktail, est une série de photographie expérimentale qui explore la diversité de la masculinité noire, car les hommes noirs sont faits de nombreuses merveilles. Le fil coloré qui se courbe, se croise et se prolonge est utilisé pour signifier le sentiment d’être piégé ainsi que l’idée de se construire une identité. À l’époque où je travaillais sur ce concept, le président des États-Unis ainsi que le sénat en Haïti menaçaient les droits de la communauté gay, et ils l’ont fait avec succès et de manière inhumaine. Cela a ajouté plus de passion et de but à mon travail en général. Comme auparavant, je crois toujours que l’art peut changer le monde et inciter les gens à changer.


PARIAH

« Pariah » raconte l’histoire d’hommes et de femmes de couleur opprimés, enchaînés sous un gouvernement qui cherche toujours à les contrôler ou à les détruire. Les infractions mineures entraînent des peines de réclusion à perpétuité, qualifiant pour toujours les condamnés de criminels, même après leur libération. Cette réalité est ce que j’expose à travers mes œuvres. Nos modèles évoquent les émotions des prisonniers à travers leur langage corporel ; les fils de fer qui percent profondément dans leurs corps représentent les cages d’où ces prisonniers ne s’échapperont jamais.

Sur quels nouveaux projets travailles-tu ?

Je travaille actuellement sur un projet lié à l’ouragan qui a frappé Porto Rico l’année dernière et aux fausses informations qui ont été rapportées dans les nouvelles.

Merci, Zarita.

Vous pouvez voir plus de travail de Zarita Zevallos, y compris ses concepts écrits, sur son site Web et sur instagram


L’interview originale a été menée en anglais et a été modifiée en raison de la concision et la clarté