Tinuke Illustration

3 mars 2019

Tinuke Illustration

Au travers d’un corpus d’œuvres colorées, Tinuke Illustration bouleverse les récits limitatifs qui entourent les femmes de couleur et elle démontre le pouvoir de la représentation de soi.

Où as-tu grandi ?

J’ai grandi à Bradford, à Yorkshire de l’Ouest, avec deux parents nigérians qui avaient immigré en Angleterre à la fin des années 80 avec mes trois frères et sœurs. Mes parents ont et dirigent leur propre association caritative qui soutient les victimes de violence domestique et aide la communauté locale. Donc, j’ai grandi dans un environnement où j’étais très consciente de l’injustice et de la souffrance que les femmes subissent. Ça a sans aucun doute informé mon art.

Comment t’es-tu intéressée à l’art ?

L’art a été une constante dans ma vie depuis que je peux me souvenir. Certains de mes premiers souvenirs d’école sont des cours d’art. L’art a toujours été mon « truc ». Je me suis rendu compte très tôt que j’étais bonne en la matière et je l’ai donc activement poursuivie. Je dessinais constamment ; j’avais plusieurs carnets de croquis ; je faisais des peintures et des collages. J’ai toujours aimé créer quelque chose à partir de rien.

Comment décrirais-tu le sujet de ton art ?

Mon art est une réponse optimiste au monde. C’est le reflet de mes expériences et de mes intérêts. Je crée le monde que je veux voir et je célèbre la diversité. J’aime dessiner les femmes de couleur à partir de mon propre perspectif, car il est important pour nous de raconter nos propres histoires. Je veux perturber le récit entourant les femmes noires et les femmes de couleur que je voyais dans les médias quand je grandissais. Je suis une féministe et j’ai grandi entourée de femmes noires fortes. J’aime refléter ça dans mes illustrations.

D’où vient ton inspiration créative ?

Je suis nigériane, Yoruba pour être exacte, et beaucoup de mon inspiration vient de mon riche héritage ; les motifs, les couleurs, les histoires sont un réservoir d’inspiration sans fin. Je suis aussi de la génération Y ; donc, la culture pop, la musique, la mode et les tendances servent également d’inspiration. J’aime lire et regarder beaucoup la télévision. Les histoires qui me plaisent le plus sont courantes dans les genres comme la science-fiction, la fantasy et le surnaturel. Malheureusement, ces histoires n’ont souvent pas de représentations multidimensionnelles ou variées de personnes de couleur. Cependant, de nouveaux genres tels que l’afrofuturisme perturbent ce récit et montrent que nous existons dans ce monde, et j’aime ça beaucoup.  

Quels thèmes se reproduisent dans ton œuvre ?

La diversité et la représentation sont des thèmes très importants dans mon œuvre. La plupart de ma vie je me suis retrouvée dans des espaces où je suis la diversité. Je pense qu’être constamment conscient de ton « altérité » crée une tension et un besoin d’assimiler et d’essayer de t’intégrer activement. Ça ne laisse pas beaucoup de place pour la croissance et la construction d’un fort sentiment de soi. Cependant, j’ai appris à embrasser pleinement mon héritage et ma culture et j’aime en apprendre plus à ce sujet et sur d’autres cultures. La différence est belle et la diversité rend le monde plus coloré et intéressant.

Comment explores-tu l’identité diasporique dans ton art ?

Je me souviens de la première fois que j’ai entendu le terme « diaspora ». J’ai immédiatement ressenti un sentiment d’appartenance ; je pouvais m’identifier à ce groupe. En tant que première génération, j’ai grandi dans un ménage nigérian, mais à Yorkshire de l’Ouest, qui a sa propre identité. Les deux cultures ne s’intègrent pas forcément. J’ai trouvé difficile de trouver un équilibre entre ces différentes facettes de mon identité . Au travers de mon art, j’ai trouvé un moyen d’embrasser et de partager mon riche héritage dans mes choix de couleurs, mes récits, mon utilisation de motifs et de sujets.

Comment ton histoire personnelle influence-t-elle ton art ?

Je dessinais beaucoup de femmes blanches quand j’étais plus jeune. Je suppose que c’était ce qui m’entourait et c’était l’image de la beauté à laquelle j’étais exposée. J’ai commencé à me connecter davantage à mon art une fois que j’ai commencé à dessiner ma propre vérité. Maintenant je crée des œuvres que mon plus jeune moi aurait aimé voir et auxquelles j’aurais dû être exposée parce qu’il est difficile de grandir en tant que minorité dans ces espaces et essayer de naviguer dans ton identité. C’est particulièrement tumultueux en tant que femme noire africaine. Maintenant c’est mon héritage – l’expérience d’être une femme noire africaine en Angleterre – qui guide le plus mon travail.

Peux-tu me parler du processus de création ? 

Le processus de création diffère selon le contexte du travail. Parfois, quand j’ai une idée, je la dessine sur le papier puis je le mets sur Illustrator pour affiner les lignes. J’ajoute ensuite de la couleur sur Photoshop pour lui donner vie. D’autres fois, le processus est plus structuré. J’ai un concept ou une histoire que je veux raconter, donc je ferai plus de planification, de composition et d’esquisse de différentes idées avant de passer au numérique. L’art numérique est encore une chose relativement nouvelle pour moi – je n’ai vraiment commencé à travailler dans ce style que l’année dernière. Avant ça, j’étais plus traditionnel et l’acrylique était toujours mon médium de prédilection. J’apprécie la facilité et la liberté que permet l’art numérique.

Grl GNG

Cette œuvre a été créée conjointement avec un article de blog que j’ai écrit sur l’empowerment des femmes. Il s’agit des femmes qui se défendent et se soutiennent les unes les autres pour faire face comme un front uni à l’adversité que le monde nous lance. Il s’agit de ne pas nous considérer comme des femmes individuelles de couleur qui luttent pour seulement une place à la table remplie d’homologues blancs, mais de nous créer des espaces où nous avons tous la possibilité de réussir. Dans le fond, j’utilise le poing noir ; pour moi, c’est un symbole de non-conformité, de combattre par tous les moyens nécessaires et d’exiger le changement en dénonçant de manière proactive l’injustice. ‘Grl Gng’ explique comment les femmes de couleur sont plus forts ensembles et que notre voix est plus forte en tant qu’unité cohérente.

The Scientist

Cette œuvre est révélatrice de mon nerd intérieur et de mon amour de la science-fiction et du fantastique. L’espace fictif manque de mélanine, donc c’est ma réponse à ça et à la vague de l’afrofuturisme. J’aime voir les femmes noires représentées de manière à bouleverser la norme et à remettre en question le statu quo. Les gens de couleur appartiennent à l’espace, alors pourquoi ne pas l’illustrer ? C’est l’un des personnages que j’ai créé dans le cadre d’un projet que j’avais moi-même lancé. Je crée une race d’extraterrestres avec de la mélanine. Ce personnage est la scientifique. C’est une femme noire curieuse, intelligente, innovante et qui fait partie de la garde royale. Le peuple sera basé sur de différentes cultures africaines et de l’afrofuturisme.

Sur quels nouveaux projets travailles-tu ?

J’ai quelques projets en cours. Je travaille sur une BD courte commandée pour le pilote d’une animation. J’apprécie le défi car c’est quelque chose de nouveau et j’aime les projets collaboratifs. De plus, j’ai récemment rencontré des femmes de couleur créatives et nous avons créé un collectif appelé Riot Soup. Nous organisons notre première exposition de groupe du 8 au 10 mars. Il est important pour moi que les femmes se soutiennent et s’élèvent, en particulier dans les arts, qui peuvent être singulièrement concentrés.

Merci, Tinuke.

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L’interview originale a été menée en anglais et a été modifiée en raison de la concision et la clarté