Kei Maye

12 août 2018

Kei Maye

Décrite comme « une Londonienne maladroite dans la vingtaine », Kei Maye parle à WE THE OUTLIERS de son parcours d'artiste, vivant sans regret et de son expérience de femme.

Comment es-tu entrée dans l’illustration ?

J’ai été entourée par l’art et la créativité toute ma vie, mais ce n’était que lorsque j’ai quitté le lycée que j’ai commencé à m’y intéresser. J’ai commencé par concevoir des sites Web, puis je suis passée au graphisme, que j’ai ensuite poursuivi à l’université. Lorsque j’ai obtenu mon diplôme, j’ai commencé à me tourner vers le design – comme les motifs numériques. Beaucoup de mes motifs ont été inspirés par la nature et j’ai réalisé que je m’ennuyais à le faire. J’ai plus à dire et je ne le dis pas à travers les fleurs et les plantes. J’ai réalisé que je devais apprendre comment dessiner – comment illustrer les choses qui se passent dans ma tête. C’est la seule façon de partager mes pensées, mes rêveries et mes sources d’inspiration.

D’où vient ton inspiration creative?

Des expériences, des choses qui m’agacent, des choses dont je rêve. Parfois, un sous-produit est un message politique, mais c’est accidentel.

Y a-t-il quelque chose que tu écoutes, lis ou regardes maintenant qui pousse ta créativité ?

Slay in Your Lane – j’ai dû obtenir ça. Il est très encourageant de voir les femmes noires se débrouiller si bien maintenant, et lire ce livre me pousse vraiment parce que on a une voix maintenant. On n’est plus muettes. En lisant le livre, on peut voir toutes les transgressions, toutes les micro-agressions et toutes les choses qu’on doit régler quotidiennement. Ce livre est une façon de dire que c’est comme ça qu’on traite tout. Il y a une voie à suivre et on va dans cette direction. Donc, ça me stimule.

Que signifie « vivre sans regret » pour toi ?

Ça signifie ne pas se soucier de ce que les gens pensent. J’ai passé trop d’années de ma vie à me soucier de ce que les gens pensent et, durant ces années, ma croissance a été freinée. J’étais toujours à la même position, au même poste, année après année, au même niveau de misère, en me plaignant des mêmes choses, et tout cela parce que je me souciais de ce que les gens pensaient. J’avais peur de dire ou de faire quelque chose. Alors j’ai décidé d’abandonner tout ça ; je compte vivre ma vie comme je veux vivre ma vie. La seule façon de le faire est de le faire sans crainte. Si tu n’aimes pas quelque chose, parles-en ; c’est la seule façon de le changer. Aie la confiance et la liberté de savoir que tu es assez et que tu as le droit de poursuivre la vie que tu veux.

Y a-t-il un conflit entre la créativité et l’expression de ta vérité, mais aussi la possibilité de gagner de l’argent grâce à ton art ?

Avant de commencer à gagner de l’argent grâce à mon art, j’ai eu ce genre de conversation avec moi-même. J’étais sur le point de changer tout mon portfolio, et mes followers pourraient avoir dit : « Oh mon dieu, de quoi parle-t-elle ? » Je craignais qu’ils ne s’intéressent plus à mon art, mais j’ai dû ignorer ça. J’ai découvert que je réussis mieux depuis que j’ai commencé à dire la vérité.

Pourquoi penses-tu que c’est le cas ?

Je pense que les gens veulent juste le réel : ils ne veulent pas d’art forcé. Tu peux renifler l’artificialité d’un kilomètre et demi ; tu peux sentir si quelqu’un fait quelque chose simplement parce qu’il pense que ça va se vendre. Je pense que les gens apprécient le fait que je respecte ma vérité. On m’a dit que je suis relatable, alors je pense que ça pourrait être la raison.

Comment la féminité est-elle représentée dans ton art ?

Il y a différentes parties de la féminité. On vit dans une société patriarcale et on traite de nombreuses questions. Même en allant dans les magasins ou en rentrant à la maison, on doit faire face à tant de choses. Par exemple, ‘Mother Bear’ (Mère ours) aborde la question de l’allaitement maternel : une autre question sociopolitique à laquelle on est confrontés car l’allaitement est diabolisé et considéré comme une chose dégueulasse et sexualisée. J’utilise mes images pour lutter contre ça et pour célébrer des choses qui souvent ne sont pas célébrées par la société.

Ton identité, tes expériences, ton inspiration et tes influences – comment tu représentes tout dans tes œuvres ?

Il y a surtout des filles noires. J’ai reçu un commentaire une fois qui m’a agacée : « Ce serait parfait si tu l’avais dessiné avec des cheveux afro. » En tant que personnes noires, on n’a pas tous la même texture de cheveux. Je pense que c’est comme ça que je montre mes expériences. En grandissant, je ne voyais pas vraiment beaucoup d’œuvres d’art impliquant la culture moderne et les femmes noires. Lorsqu’on va dans les galeries, on ne se voit pas. C’est toujours des artistes hommes blancs morts ou des Blancs morts. Donc, je conteste ça essentiellement.

Dans le passé, tu as abordé le sujet de la santé mentale. Penses-tu qu’il existe un lien étroit entre l’art, la santé mentale et le bien-être ?

Oui. Personnellement, je trouve l’art thérapeutique parce que j’avais des moments où … je ne sais pas si je peux l’appeler la dépression. Je ne sais pas ce que c’était, mais je sais juste que je me réveillais tous les jours et que je me sentais malheureuse. C’était quand je travaillais dans un métier démoralisant, mais le moment où j’ai commencé à créer quelque chose, cela m’a fait penser et ressentir différemment. Pour moi, c’était une forme de thérapie. Je connais beaucoup de personnes créatives qui font face à des problèmes de santé mentale et voient l’art comme un exutoire et un moyen de libérer cette énergie. Ce n’est pas la seule solution, mais je pense que c’est un moyen utile de gérer la vie ou de régler les problèmes que on pourrait avoir.

Quelle est ta routine de self-care ?

Quand je me sens mal ? La première chose que je fais est de m’isoler. Pour certaines personnes, ça pourrait être le contraire de la façon dont ils traiteraient les choses, mais je trouve que je récupère beaucoup mieux quand je suis seule. Peut-être que je regarderai des films ou lirai un livre juste pour obtenir cette évasion, mais la dernière chose que je ferai, c’est de socialiser. Cela ne fait qu’aggraver la situation pour moi parce que tu finis par mettre un visage de poker alors que tout le temps tu as ces pensées qui tournent dans ton esprit. Tu as juste besoin de ce temps pour absorber, gérer, passer à autre chose et retourner au monde.

Calm in the Chaos

C’était la première image que j’ai créée, la première image que j’ai présentée au monde en tant que produit poli, et la première image que j’ai vendue. Essentiellement, il s’agit d’essayer de trouver ta paix. Londres est pleine à craquer de bâtiments, de bruit, d’agitation. Donc, il est important que tu trouves le temps et l’espace juste pour toi-même, avec ta propre énergie, avec ton propre esprit, et que tu ne sois pas pris par tout le bruit autour de toi. Juste bloque le bruit et trouve ton calme dans tout le chaos.

Piece of Peace

C’était inspiré par une relation horrible que j’avais à 17 ans avec un gars qui était possessif et contrôlant. Il essayait de me dire à qui j’avais le droit de parler, de me culpabiliser tout le temps et de m’instruire quoi dire et quoi porter. Il disait des choses comme : « Pourquoi portes-tu ces jeans ou ces survêtements ? J’essaie de te respecter en tant que femme et tu t’habilles comme ça ! » Je me souviens d’avoir rencontré sa mère et elle semblait gentille. Mais après, il m’a dit : « Elle dit que tu as l’air de ne pas pouvoir subvenir aux besoins d’une famille à cause de ta façon de t’habiller. » J’avais ces baskets Reebok ; ils n’étaient pas si mauvais, mais il était comme : « tu les as portés chez moi, et ma mère les a vus et a juste pensé que tu ne semblais pas présentable. » J’ai découvert plus tard que c’était un mensonge. Quand j’ai commencé à l’université, il est venu avec moi à la journée portes ouvertes et il m’a dit : « Je ne vais jamais te rendre visite ici. » C’est à ce moment que je me suis rendu compte que j’avais une clause de sortie. Tu sais quand tu penses : « Attends une minute – non ! Je vais porter ce que je veux ! Qui es-tu pour me dire que je ne vais pas être une bonne mère à cause de ma façon d’habiller ? » Cela revient à toutes ces attentes des femmes : habillez comme ça ou présentez-vous comme ça pour être prises au sérieux ou être respectées. J’en ai marre ! Si je veux m’asseoir sur un banc de parc avec mes jambes étendues et porter des bas de survêtements, c’est ce que je vais faire. Pourquoi est-ce seulement des hommes qui peuvent s’asseoir comme ça ? « A Piece of Peace » faisait un doigt d’honneur au patriarcat et à mon ex pour me faire sentir que je devais m’adapter à un certain moule pour être respectée.

Sur quels projets travailles-tu maintenant ?

Print Plug !  Tout au long de mon parcours créatif, j’ai rencontré de nombreux échecs : trouver des fabricants, des méthodes de monétisation ou être escroquée sur PayPal. Je voulais créer un espace où les gens peuvent venir découvrir ces choses. C’est comme un regard dans les coulisses de l’industrie et des moyens de contourner les obstacles. Il y a un annuaire de fabricants parce que les gens me demandent souvent des choses comme où ils peuvent faire imprimer des affiches ou si je sais par exemple où ils peuvent obtenir des chaussettes. Dans l’annuaire, il y a environ 40 ou 50 entreprises différentes ; ainsi, les gens peuvent y aller pour trouver des entreprises qui donneront vie à leurs idées. Et maintenant, je travaille sur un Freelance Hub. C’est un espace central où les artistes peuvent accroître leur visibilité. C’est aussi un espace où les gens peuvent trouver des travailleurs indépendants pour les aider dans leurs projets plutôt que de naviguer sur Instagram en regardant différentes pages.

 Ça a l’air génial ! Merci, Kei.

Vous pouvez trouver plus de Kei Maye sur son site web et sur Instagram


L’interview originale a été menée en anglais et a été modifiée en raison de la concision et la clarté