Hassan Hajjaj

24 janvier 2019

Hassan Hajjaj

Kesh Angels, framed photography by ©Hassan Hajjaj, 2010/1431. Courtesy of the Artist

En brouillant les frontières entre les cultures et entre les formes d'arts, la photographie de l'artiste multidisciplinaire, Hassan Hajjaj, fusionne le portrait, la mode et les produits de consommation pour créer des œuvres qui font écho aux influences culturelles d'une vie vécue entre le Maroc et la Grande-Bretagne.

Où as-tu grandi ?

Je suis né à Larache, au Maroc. J’ai grandi là-bas jusqu’à l’âge de treize ans, puis je suis arrivé à Londres sans parler anglais en commençant à mi-chemin de l’école secondaire. C’était une autre époque, dans les années 70, donc c’était très difficile à Londres.

Comment tu t’es intéressé à l’art et à la photographie ?

Je n’ai pas étudié l’art, alors c’était juste l’amour de la photographie. Avant ça, j’avais un magasin de mode ; j’étais styliste adjoint ; je travaillais sur des vidéos de musique ; j’organisais beaucoup de fêtes présentant des groupes et des DJ. Tout ça était mon éducation. Entre temps, je prenais des photos pour moi-même et toutes ces influences ont commencé à devenir ma photographie : la mode et les gens. Tout ça est arrivé lentement sur une période de temps.

Comment décrirais-tu le sujet de ton art ?

Il s’agit de gens et c’est un voyage de ma vie entre les deux pays où j’ai grandi et tout ce qui m’a influencé en chemin. Être à Londres, je suppose, c’est plus international, alors qu’au Maroc, c’est plus traditionnel et plus local. Donc, je pense que c’est une combinaison de ça. L’art, les films, la nourriture, la musique, la mode, les voyages, tout ce genre de choses est dans mon œuvre.

Comment ton art a-t-il évolué au cours de ta carrière jusqu’à présent ?

Vu que j’utilise la photographie, le design, la mode, le film, je pense qu’il m’a fallu une période de temps pour le développer et pour que ces choses se rejoignent. Maintenant, je peux dire qu’ils se sont tous rejoints, et c’est la raison pour laquelle les gens disent que mon œuvre a un style ou une identité. Ça a pris du temps, du travail acharné et il a fallu expérimenter et ne pas craindre aucune matière car je peux les fusionner tous ensemble dans un même espace.

Michael Garnette Sittin', framed photography by ©Hassan Hajjaj, 2014/1435. Courtesy of the Artist

Veux-tu expérimenter quelque chose dans le futur ?

Certainement plus de film. Dans l’islam, on n’est pas censé faire des sculptures ou des choses comme ça, mais peut-être une sorte d’objet pour m’exprimer d’une manière qui ne devienne pas la sculpture – il s’agit d’essayer de dire quelque chose. Il y a quelques idées que j’aimerais essayer à l’avenir, ce qui est bien. Ça signifie que j’ai encore de la passion et des idées en tant qu’artiste.

Tu as mentionné l’islam, a-t-il eu une grande influence sur ton art ?

Probablement. Je ne me suis pas décidé traiter de la religion dans mon art. Je suis musulman et je viens d’un pays musulman. Étant donné que le sujet est le Maroc, il y a aussi des musulmans dans certains de mes œuvres. Je ne fais jamais vraiment mon art sur la politique, la religion ou quelque chose comme ça. C’est vraiment ce qui m’entoure et, puisque je suis musulman d’un pays musulman, parfois ça peut être lu dans mon travail. Je laisse le public lire ça plutôt que d’essayer de le dire moi-même.

Jenny Bikin', framed photography by ©Hassan Hajjaj, 2015/1436. Courtesy of the Artist

Comment décides-tu des éléments à intégrer dans une séance photo ?

Ça dépend. Par exemple, mardi, je vais photographier une femme iranienne. J’ai déjà assemblé une tenue qui, je pense, lui conviendra. J’ai écouté sa musique, vu deux vidéos et eu l’occasion de la rencontrer. Donc, j’ai déjà deux ou trois tenues prêtes avec lesquelles je pense qu’elle va être contente, et puis je déciderai le fond. Ensuite, je vais photographier aussi un rappeur français plus futuriste. J’ai quelques tenues du passé, mais qui pourraient aussi avoir un look futuriste, africain ou, au pire, « branché ». J’essaie de créer un look et j’espère saisir notre propre style et notre propre identité via moi ou le modèle. Je joue avec ça. Ça dépend de la personne ; ça dépend de tout le monde que je photographie.

Et qu’en est-il des cadres ?

L’idée des cadres provient de premières œuvres dans les années 90 qui portaient sur les produits arabes. J’ai collectionné et photographié des centaines de produits et, à cette époque Photoshop était nouveau, j’ai joué avec eux et je les ai présentés sur toile. Quand j’ai commencé à photographier des gens, je voulais faire le lien entre mes premières œuvres et mes nouvelles œuvres. Je voulais faire quelque chose qui semblait frais et qui utilise aussi des motifs répétés islamiques, comme des mosaïques. Les marques sont si grandes qu’elles communiquent aux gens. J’ai trouvé qu’en utilisant des produits, il est plus facile pour les gens de regarder parce que tout le monde a une boîte ou une cannette. Même si c’est Coca-Cola en arabe, ils sauraient que c’est Coca-Cola, ou SPAM, ou quelque chose comme ça. Une fois que je décide de l’image et sa couleur, je choisirai quelque chose avec lequel la combiner. Par exemple, si c’est une femme, je pourrais utiliser du SPAM de poulet parce que quand tu est dans un monde sexiste les gens disent : « Regardez cette « chick” [meuf] ». Pour un homme, je pourrais utiliser du SPAM de bœuf parce que c’est « beefy » [baraqué]. Je pourrais utiliser des boîtes d’allumettes avec des papillons autour de l’image d’une femme parce qu’elle ressemble à un papillon. Donc, je joue avec ce genre de mots. Tous les produits ne signifient pas quelque chose pour l’image, mais il y a certaines choses avec lesquelles je jouerais.

Quels ont été les plus grands défis auxquels tu as été confronté en tant qu’artiste ?

Essayer de survivre et de le maintenir comme carrière. Je pense que ce sont les deux choses les plus difficiles. Aussi, essayer de trouver ta place dans le monde de l’art, en particulier lorsque tu viens d’une autre culture ou d’un autre pays, et que tu essaies de le baser dans les pays occidentaux. Ce n’est pas facile ; il y a tant de concurrence et de bons artistes. Et le maintenir est un autre grand défi ; comment le maintenir à long terme et être pertinent en essayant de dire quelque chose ? Ce n’est pas facile pour beaucoup d’artiste. Je me considère très chanceux d’être encore ici à te parler en ce moment après plus de 25 ans dans le domaine des arts.

Blaize, framed photography by ©Hassan Hajjaj, 2013/1434. Courtesy of the Artist

Comment restes-tu pertinent ?

J’essaie de rester fidèle à moi-même et de ne pas avoir peur de travailler avec quelque chose de nouveau ou avec quelque chose du passé. De plus, il s’agit d’essayer de continuer aussi loin que possible car il y a des moments où tu peux heurter à un mur, te fatiguer ou perdre ta passion. Pour le moment, tant que j’ai ma passion et que j’estime que je fais quelque chose de bien, je vais continuer à le faire.

Afrikan Boy, framed photography by ©Hassan Hajjaj, 2012/1433. Courtesy of the Artist

Quels ont été quelques moments forts de ta carrière à ce jour?

J’ai fait une exposition solo à Bamako en 2010 et je me suis rendu compte que l’exposition qu’elle suivait était celle de Malick Sidibé. C’est encore arrivé à Somerset House. Ils ont commencé ces nouvelles expositions solos pendant trois mois dans le cadre du programme 1-54. La première exposition était Malick Sidibé et j’étais la deuxième. Pour moi, ce sont vraiment de grands moments forts. Fab 5 Freddie (le premier présentateur de Yo! MTV Raps, il est une grande icône), il est venu à mon exposition à New York, et j’ai reçu cet e-mail incroyable de lui. Il a compris les œuvres et c’était pour moi un grand moment. Il y a eu beaucoup de petits moments qui comptaient vraiment beaucoup pour moi – Yinka Shonibare a choisi mon œuvre pour faire partie de son exposition collective. Je n’aurais jamais pu m’attendre à beaucoup de ces choses-là. Comme les choses se passent, parfois ça te guide dans la bonne voie dans ton destin, en particulier dans ton travail. Il y a eu des moments vraiment incroyables comme ceux-là.

Ayant travaillé avec toi, je sais que tu travailles beaucoup avec les jeunes. À quel point est-il important pour toi de communiquer avec un public jeune ou collaborer avec des talents
émergents ?

C’est vraiment important. Certaines personnes, pas seulement dans les arts, pourraient ne pas considerer ça, mais c’est un processus d’apprentissage à double sens. Je suis à la fin d’un cycle et ceci est une nouvelle génération, toi compris. J’espère que tu as appris ou apprécié quelque chose : ça signifie que j’apprends aussi de toi. Tu me montres ces jeunes artistes, par exemple, il est agréable de voir ton état d’esprit. Pour moi, c’est très important. En 2009, j’ai eu ces étudiants de Sotheby’s, environ 20, et j’ai donné une conférence ici. Quatre ou cinq ans plus tard, l’une d’entre elles m’a appelé, elle ouvrait une galerie à Los Angeles et elle m’a proposé une exposition solo. C’était formidable de voir parce que vous êtes l’avenir. Ça fonctionne dans les deux sens, et c’est toujours très bien si je peux aussi aider.

Gang of Marrakesh, framed photography by ©Hassan Hajjaj, 2000/1421. Courtesy of the Artist

Gang of Marrakesh

Cette photo a beaucoup d’éléments. J’ai acheté le tissu de camouflage à China Town, à New York. J’ai acheté le tissu à pois à Brick Lane, à Londres, et il a été fabriqué à Marrakech, puis photographié à Marrakech. Il y avait un processus à cette image ; avoir une image dans la tête et y arriver a pris des mois.

Master Cobra Mansa, framed photography by ©Hassan Hajjaj, 2012/1433. Courtesy of the Artist

Master Cobra Mansa

Cobra Mansa est un maître de capoeira ; c’est le frère de mon ami. Il a passé deux jours à Londres et j’ai proposé de le photographier. Il a accepté et je l’ai habillé. C’était un grand moment pour développer ma confiance en moi, pour pouvoir ressentir la forte énergie d’un être humain, pour le faire croire en moi et pour créer une belle image.

Quels projets as-tu à venir ?

J’ai une exposition solo à New Art Exchange, in Nottinghamm (printemps 2019), et une autre exposition solo à la Maison Européenne de la Photographie, à Paris (11 septembre 2019–24 Novembre 2019) – elle va être probablement ma plus grande exposition solo. 

Merci, Hassan.

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L’interview originale a été menée en anglais et a été modifiée en raison de la concision et la clarté